Il ne dit pas la vérité
octobre 22nd, 2008 by videodileSarkozy a bien joué. Au moins en apparence. Dans cette période agitée, grâce à son activisme, il a capté toute la lumière. Aux prix de quelques mensonges qui vont être coûteux.
Bravo l’artiste
Nicolas Sarkozy plus fort que George Bush et Henry Paulson réunis ! A lire les médias subjugués,
la France, grâce à son Président à son président de
la République, vient de sauver le monde. A lui tout seul, il a, en quelques jours et quelques nuits, garanti l’épargne des ménages affolés, recréé une vraie Europe, rassuré momentanément une Bourse paniquée, tout en trouvant le temps d’aller expliquer aux Américains comment il faut refonder le capitalisme.
Ce conte de fées n’existe qu’en version française. Car les médias anglais expliquent, de leur côté, que la solution qui a calmé les marchés est venue de Gordon Brown et de son idée de garantir les échanges bancaires. Les médias espagnols insistent sur le rôle de José Luis Zapatero réclamant la concertation des pays de l’Eurogroupe. Les médias allemands, eux, soulignent plutôt le poids décisif de l’engagement d’Angela Merkel. Reconnaissons qu’il y a là un peu d’injustice : si bien des médias français qui se ridiculisent dans le culte du sauveur suprême, il faut admettre le rôle particulier de Nicolas Sarkozy dans l‘adoption du plan européen qui a mis un terme provisoire à la grande panique.
Mais, s’il a su utiliser au mieux ses prérogatives de président intérimaire de l’Union, ce n’est pas grâce à son énergie et à son volontarisme sans limite vantés à longueur de colonne qu’à sa sidérante capacité d’adaptation. Sa facilité à dire un jour le contraire de ce qu’il disait hier. C’est elle qui lui a permis de prendre de vitesse tous ces chefs d’Etat assommés par le désastre d’un ultralibéralisme que la plupart – tout comme Nicolas Sarkozy avait encouragé. Mais eux, ce grand virage étatiste, cela les inhibe un peu. Pas Nicolas Sarkozy. Le président français a su tout de suite changer de discours et en a fait des tonnes. La toute-confiance dans les marchés, qu’il encourageait hier ? Une « idée folle » ! L’immobilisme d’Angela Merkel, principal obstacle à une réaction collective ? Il en a fait le maximum pour la dégeler en ressuscitant dans l’instant l’entente franco-allemande qu’il avait hier remisée avec mépris dans le grenier de la « diplomatie de papa ». La découverte tardive, par Angela Merkel, de l’état de déconfiture des banques dont elle était si fière a facilité la réconciliation… Cette agilité à changer de discours, de position, de décision a permis à Nicolas Sarkozy de réagir plus vite que ses collègues, un temps tétanisés par la violence de la tempête. Ou peut-être par la mauvaise conscience… Celle-ci n’embarrasse pas Nicolas Sarkozy, qui leur a répété qu’il ne fallait pas « rester enfermé dans une doctrine qui aurait la rigidité d’une religion. » Lui aussi fut, comme eux, un fanatique de la dérégulation, un forcené de la privatisation. Mais il l’a déjà oublié : l’apôtre de la modernité économique américain prône aujourd’hui avec la même conviction le retour aux principes ringards des années 60 soumettant les banques commerciales aux banques centrales. Ces grands banquiers, dont il cherchait hier à côtoyer la toute-puissance, ne lui inspirent plus que le mépris depuis qu’il les a vus, désemparés, venir implorer son aide : ce sont désormais des perdants à sa merci, malgré leur « Bac + 24).
Un détail cocasse souligne la fragilité de ce retournement : si le gouvernement peut aujourd’hui insister sur la relative bonne tenue du marché immobilier français par rapport aux désastres américain et espagnol, c’est parce que les banques françaises, il y a quelques années, ont refusé de suivre Nicolas Sarkozy, qui, alors ministre de l’Economie, les incitait à développer sur le modèle américain les prêts hypothécaires pour que tout le monde soit propriétaire.
Ce talent particulier qu’à Nicolas Sarkozy d’en dire plus que les autres, de reconnaître avec plus de faciliter –ou de légèreté- la vérité du moment, fût-elle l’inverse de celle qu’il professait hier, d’en désigner sans hésitation les responsables, fussent-ils ses alliés d’hier, ne constitue pas un gage de maîtrise de l’événement. Il a surtout été le plus rapide dans cette course à l’écopage, allant d’échec en échec et rameutant un G4, puis G7, G27, Eurogroupe, jusqu’à l’accalmie après le ralliement déterminant de Gordon Brown et la décision commune des Etats de garantir 1 700 milliards d’euros pour assurer les échanges bancaires. Seule certitude : les marchés sont provisoirement rassurés par le sceau public des Etats réunis. Pour le reste, Nicolas Sarkozy n’a rien dit de cette impuissance des élites politiques européennes. Rien dit de cette incertitude qui continue de tenailler quant à l’ampleur réelle du sinistre bancaire que tout le monde ignore. Rien dit des conséquences à venir en termes de récession. C’est facile, il est seul sur scène : pas de Parlement, pas d’opposition.
Alors qu’aux Etats-Unis responsables bancaires et politiques sont éreintées par une presse déchaînée, une commission parlementaire qui auditionne à tour de bras et une justice qui enquête, ici ne règne que le verbe élyséen qui a réussi le prodige de dépasser le PS sur sa gauche. Ce qui n’était pas non très difficile, la conversion néolibérale du Parti socialiste ayant conduit le gouvernement Jospin à privatiser davantage que la droite et nombre des cadres socialistes (Martine Aubry, Jean-Paul Huchon, Jean Glavany, Henri Nallet, Frédérique Bredin, Christian Perret, Hubert Védrine) à pantoufler à un moment ou à un autre auprès du grand patronnat. Muets, car passant leur temps à se surveiller les uns les autres, les grands stratèges du PS se sont ainsi fait piéger par l’appel à « l’unité nationale » face à la crise bancaire, dont ils n’ont trouvé comme issue que leur pitoyable abstention à l’Assemblée nationale lors du vote sur le plan de sauvegarde bancaire. Le capitalisme européen connaît l’une de ses plus graves crises, et la gauche n’a rien à dire… Hors sujet avant le congrès de Reims !
Il y avait pourtant de quoi s’exprimer. De quoi interroger le président, qi en a dit si peu, même s’il en a dit plus que les autres. « On ne rétablira pas la confiance en mentant. On rétablira la confiance en disant la vérité » a-t-il déclaré. « Mentir, c’est la seule façon d’éviter une panique », précise de son côté un conseiller de la ministre de l’Economie, Christine Lagarde. Or, Nicolas Sarkozy, qui prône la vérité, a beaucoup menti, au moins par omission, et son gouvernement encore plus. Sur l’origine de cette masse d’argent, sortie d’un chapeau en quelques heures, sur son usage et sur son contrôle. Sur tous les coups foireux qui se préparent sur le dos de la crise. Sur le scandale moral de l’impunité dont vont bénéficier ceux qui se sont enrichis en provoquant le désastre. Et surtout sur la crise économique à venir et ses conséquences en termes de chômage, de salaires et d’impôts. Avec toujours les mêmes pour payer l’addition.
D’où viennent ces milliards ?
Les caisses étaient « vides », l’Etat était « en faillite » - on se souvient que le gouvernement a failli renoncer au RSA parce qu’il ne trouvait pas 1,5 milliard pour le financer –, mais en un seul week-end, le président de
la République a trouvé 360 milliards d’euros ! D’où une telle masse monétaire peut-elle bien provenir ? Explication technique : les marchés qui ne veulent plus prêter vont prêter à l’Etat parce qu’il est le dernier à inspirer encore confiance. Du grand équilibrisme : on sauve le système financier en lui prêtant de l’argent qu’on lui emprunte. Mais rassurez-vous citoyens, pas un euro sera perdu, nous assure Christine Lagarde. Un très haut fonctionnaire ne fait pas du tout la même analyse : « L’Etat va d’abord emprunter 40 milliards d’euros pour recapitaliser nos établissements de crédit ou d’assurances. Cette somme viendra s’ajouter à la dette publique » avoue-t-il. Laquelle passera donc de 64,5 % à 66,5 % du produit intérieur brut (PIB). Qui payera ? « On revendra les actions plus tard » ? affirme Mme Lagarde. Oui, si tout va bien. Sinon, les enfants de nos enfants paieront encore l’addition.
Comme cela ne suffirait pas à rassurer les « marchés financiers », qui, dans cette histoire, ne sont autres que les banquiers eux-mêmes, l’Etat va aussi prêter aux banques de quoi travailler, soit 320 milliards d’euros. Une somme considérable qui correspond, selon François Fillon, aux deux tiers du crédit interbancaire français : l’Etat est ainsi devenu la banque des banques. Et il assume les risques à leur place. Si une banque vient à faire défaut, ce seront bien les contribuables qui se chargeront de l’addition.
« Le contribuable », c’est le mot que le gouvernement n’a pas osé prononcer. C’est pourtant lui qui assure cette immense société de caution mutuelle que l’on vient de constituer. « Il paiera deux fois : comme caution et comme client de la banque », râle le sénateur UMP de l’Orne Alain Lambert. Les épargnants, à qui l’on n’a pas demandé leur avis, sont aussi mis à contribution : les livrets de développement durable et, surtout, les livrets d’épargne populaire, ceux des ménages modestes, peu ou non imposables sur le revenu, ont été réquisitionnés pour 17 milliards, dont 9 viennent d’être mis à la disposition des PME.
Maintenant, c’est l’économie réelle qui va souffrir
Accaparés par les problèmes – réels – des banquiers, les gouvernements n’ont pas anticipé l’évolution de la crise. Depuis six mois, la récession se propage de pays en pays.
La Grande-Bretagne a admis la présence de la maladie.
La France, elle, toujours pas ! Signe d’un pouvoir désemparé. Eric Woerth multiplie les propos contradictoires. Un jour, il admet qu’une « récession technique » ; le lendemain, il évoque « une crise d’une profondeur et d’un niveau comparable à celle de 1929 ». Quand dit-il vrai ? Les professionnels, eux, se montrent plus précis. Laurence Parisot supplie les banquiers : « Ne jouez pas perdant-perdant ». Car la rétention du crédit provoque une asphyxie sans équivalent depuis 1993, qui atteint même les grosses entreprises. Le 16 octobre, en pleine chute des marchés boursiers, un grand groupe de matériaux de construction a fait passer le message par mail à ses cadres : « Coupez tout. » « Cela signifie que nous devons suspendre toutes les dépenses, des plus grandes aux plus petites, quelle que soit l’urgence », explique l’un d’entre eux. Peu avant, un de se amis, dans l’aéronautique, a aussi été informé de la nécessité de « garder le cash pour l’entreprise ». Traduction : « On paye le moins possible, on ne commande plus ». Un processus gravissime s’enclenche, qui touche particulièrement les PME. « Les entreprises et les ménages n’ont plus qu’une idée : se désendetter », commente Eric Heyer, directeur des études de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).De nombreux économistes évoquent, en privé, la possibilité d’un « 1929 rampant » ; « Il faut se souvenir que l’on n’a compris l’ampleur de
la Grande Dépression qui n’avait vu le PIB des grandes nations plonger de 30 % que deux années plus tard ! », suggère l’un deux. Mais comme personne ne veut être le prophète du malheur, l’Insee, comme
la Banque de France, n’évoque pour l’heure qu’un scénario de récession limité, en 2008 et en 2009. Les statisticiens pourraient se tromper… « On rentre dans la crise », a déclaré François Roubaud, président de
la CGPME. Il suffit de passer la porte d’un concessionnaire automobile pour le comprendre. Le vendeur avoue que son magasin a vu disparaître les clients : « Les visites ont baissé des deux tiers ce mois-ci ». Serge Maître, président de l’Association des usagers des banques, a fait son enquête : « Les taux d’impayés à Cetelem ont été multiplié par 10. Et chez Heuler, un assureur de crédit, le nombre des dossiers a crû de 600 % en une semaine ! » Conclusion simple, mais dramatique : « C’est le signe que les gens n’ont plus d’argent. »
